GROUPEMENT
PHILATELIQUE
REGIONAL
D'ALSACE
ET DE BELFORT

Les fleurons des collectionneurs du GPRAB
Histoire postale

Once, gros, grammes,une question de poids !

 
Aurez-vous encore l'audace de prétendre, en parlant de l'un de vos amis philatélistes, qu' " Il n'a pas une once de bon sens ", alors même qu'il étale avec complaisance devant les membres de l'association dont vous êtes tous les deux membres, de surcroît du Comité évidemment, sa dernière acquisition, dont vous êtes bien sûr jaloux parce que vous l'avez eue entre les mains avant lui sans en déceler l'intérêt hélas, si Bob (veuillez lire le " Dictionnaire Robert ") vous a appris que " le marc valait huit onces " ? Moi j'étais persuadé que le marc était un fameux alcool blanc d'Alsace, surtout celui de Gewurtztraminer, mais tout le monde peut se tromper, et avec l'once il convient d'être très prudent car, c'est toujours Bob qui l'affirme, l'once est aussi " un grand félin sauvage de l'Himalaya ".
Trêve de plaisanterie, l'once c'est sérieux en histoire postale !
 
Depuis trop longtemps les philatélistes oublient que le courrier fait l'objet d'un commerce dont les Etats se sont attribué le privilège. Il est d'ailleurs normal qu'ils aient mis la main sur ce commerce, car les revenus qu'ils en tiraient étaient conséquents pour ne pas dire plus et je ne suis pas persuadé que, sur ce plan, les choses aient changé aujourd'hui ! Hier les lettres se vendaient au poids, aujourd'hui il en va toujours de même, comme des pommes de terre ou des mirabelles !
 
Soucieux de réaliser le bénéfice le plus élevé possible dans ce commerce, le détenteur du monopole du courrier a eu le souci de noter avec précision le poids sur les objets de correspondance qui transitaient dans ses comptoirs, à croire qu'il avait une once de bon sens… Ce sont là des marques manuscrites trop souvent négligées et sources de découvertes fort intéressantes pour qui fait l'effort de chercher à les comprendre.
 
L'enveloppe ci-dessous, dont le contenu est daté de 1717, affiche un poids de six grammes sur un pèse-lettre Terraillon, sept sur une balance Testut (de la Poste). Elle porte une indication manuscrite de poids de " 1 once " ainsi qu'une taxe à percevoir de 12 sols.
 
 
Sachant que sous l'Ancien Régime une once représentait environ trente grammes, 30,59 pour être précis (trop puisqu'il existait des variantes selon les régions ?), quelle réaction doit avoir le collectionneur ? Elémentaire, cette lettre ne pèse pas une once à elle seule. Or pendant des siècles il a bien existé une catégorie de taxe dénommée " Once des paquets ", paquet ne signifiant pas dans ce cas précis colis, comme de nos jours, mais paquet de lettres, ce terme désignant l'ensemble des lettres ficelées et adressées à une même personne. Le poids du paquet de lettres, et le port dû pour l'ensemble, étaient inscrits sur la lettre placée sur le dessus du paquet, port évidemment proportionnellement moins élevé que celui dû pour une seule lettre au premier échelon de poids !
Votre facteur ne vous remet-il pas de temps à autre aujourd'hui encore, lorsque vous avez beaucoup de courrier, un paquet de lettres réunies à l'aide d'une ficelle brune, à la différence près que les expéditeurs ayant de nos jours acquitté le port au départ, aucune mention postale ne figure plus sur la lettre placée sur le dessus de ce paquet ?
L'enveloppe reproduite ci-dessus est défigurée par des déchirures placées à des endroits bien particuliers. Traces laissées par la ficelle du paquet ? Qui sait, mais la ficelle n'a pas été retrouvée.
 
Bien, venons en maintenant au gros. Ceux qui s'attendent à ce que je tienne des propos désobligeants à l'égard de personnes souffrant d'une légère surcharge pondérale en seront pour leurs frais : le gros donne du fil à retordre, alors même que ce n'est qu'une toute légère unité de mesure de poids, eh oui !, qui équivaut à quelques 4 grammes seulement, plus exactement à un huitième d'once./div>
 
 
Vous dire après cela que la lettre ci-dessus m'a conduite à compulser des documents vingt-quatre heures durant avant d'en trouver l'explication, peut paraître ridicule. C'est la petite lettre " g " inscrite dans le coin en haut et à gauche qui a été à l'origine de mes problèmes, jusqu'à ce que je découvre qu'elle n'était là que pour indiquer l'existence d'un gros dans ce paquet de lettres, qui pesait ¾ d'once plus un gros, soit donc très exactement 7/8 d'once.
A partir de là tout devenait limpide ! L'once des paquets de Strasbourg pour Beaune, en passe par Dijon, coûtait 48 sols à cette époque et 7/8 d'once devaient donc 42 sols. Si vous trouvez cette explication simple c'est que n'avez pas, comme je l'ai d'abord fait, commencé vos calculs sur la base d'un poids de ¾ de gros car vous saviez sans doute déjà qu'un gros ne se subdivisait pas, contrairement à une once !

A une date postérieure ces difficultés de calcul m'auraient peut-être été épargnées, le système métrique a quand même simplifié les calculs, quoique… Les lettres doivent toujours être pesées, mais la limite supérieure de poids est-elle incluse ou exclue de l'échelon de poids ?
Rien ne vaut un exemple.
Le tarif du 1er thermidor an X (20 juillet 1802) est à ce sujet révélateur. Dans l'échelle de poids il est dit que pour le 1er échelon il est dû un port jusqu'à 6 grammes exclusivement.

 
 
Adressée à Colmar, cette lettre du 23 août 1802 doit ainsi 2 décimes
(Oui, la Révolution de 1789 a aussi modifié les unités monétaires !)
 
Si la lettre pèse de 6 à 8 grammes, elle relève du 2ème échelon de poids et il faut l'indiquer pour pouvoir réclamer au destinataire un port plus un décime
 
 
Toujours adressée à Colmar, cette lettre du 27 octobre 1802 porte une mention " 6 g " dans l'angle supérieur gauche qui indique qu'elle relève du 2ème échelon de poids et le destinataire doit donc acquitter 3 décimes.
Curieusement le même tarif prévoit que le 3ème échelon va de 8 à 10 grammes inclusivement et le 4ème de 10 à 15 grammes exclusivement.
 
 
Encore adressée à Colmar, cette lettre est datée du 1er septembre 1802 et le préposé l'a classée au 3ème échelon de poids, l'annotant de la mention " 8 g " et la taxant à 3 décimes, étant pour cette échelon de poids soumise au paiement d'un port et demi, ce qui est différent d'un port plus un décime dû au 2ème échelon, mais me direz-vous, pour l'usager le résultat est le même !
Cependant un contrôleur passant par là constate que cette lettre est plus lourde, qu'elle relève du 4ème échelon, qui démarre avec 11 grammes, ce qu'il inscrit sur la lettre tout en rectifiant la taxe puisque maintenant son port correspond à deux ports, soit 4 décimes à destination de Colmar.
 
Vous en conviendrez, le sujet ne peut être pris à la légère !
 
Ces mentions de poids ne disparaîtront pas avec l'introduction des timbres-poste et de la généralisation de l'affranchissement au départ. Vous les trouvez d'ailleurs encore sur le courrier contemporain.
 
 
Mention manuscrite " Poids vérifié / bien 20 grs " sur lettre de 1994
 
Il y a bien des énigmes à résoudre dans ce domaine et les puristes me pardonneront, je l'espère du moins, d'avoir traité le sujet sur un ton badin, le collectionneur peut aussi parler avec humour de questions austères.
André Peine